jeudi 9 février 2017

Et si vous embarquiez pour une petite danse avec Fred Astaire ? Ou bien un dîner avec Cary Grant ?



Broadway Limited, un dîner avec Cary Grant
de Malika Ferdjoukh





Pas de doute c’est l’une de mes plus belles lectures, si ce n’est pas la plus belle, depuis que j’ai crée ce blog. L’auteure arrive à nous emmener loin dans cette Amérique d’après guerre avec tout ce qui la caractérise : l’essor du cinéma américain, de l’American Dream, du jazz etc. Les notes dansantes du piano et les staccatos réguliers des talons hauts des protagonistes féminines vous feront tourner la tête. Mesdames et messieurs, welcome in America ! Welcome in New York !

Normalement, Jocelyn n’aurait pas dû obtenir une chambre à la Pension Giboulée. Mrs Merle, la propriétaire, est formelle : cette respectable pension new-yorkaise n’accepte aucun garçon, même avec un joli nom français comme Jocelyn Brouillard. Pourtant, grâce à un talent de pianiste, grâce, aussi, à un petit mensonge et à un ingrédient miraculeux qu’il transporte sans le savoir dans sa malle, Jocelyn obtient l’autorisation de loger au sous-sol.
Nous sommes en 1948, cela fait quelques heures à peine qu’il est à New York, il a le sentiment d’avoir débarqué dans une maison de fous.
Et il doit garder la tête froide, car ici il n’y a que des filles. Elles sont danseuses, apprenties comédiennes, toutes manquent d’argent et passent leur temps à courir les auditions.
Chic a mangé tellement de soupe Campbell’s à la tomate pour une publicité que la couleur rouge suffit à lui donner la nausée.
Dido, malgré son jeune âge, a des problèmes avec le FBI.
Manhattan est en proie à l’inquiétude depuis qu’elle a cinq ans.
Toutes ces jeunes filles ont un secret, que même leurs meilleures amies ignorent. Surtout Hadley, la plus mystérieuse de toutes, qui ne danse plus alors qu’elle a autrefois dansé avec Fred Astaire, et vend chaque soir des allumettes au Social Platinium.
Hadley, pour qui tout a basculé, par une nuit de neige dans un train. Un train nommé Broadway Limited.


Un résumé très long qui révèle de petits détails qui ont toute leur importance dans le roman.
Je ne connaissais pas Malika Ferdjoukh, c’était une grande première comme pour la plupart des auteurs dont je parle dans mes chroniques, mais elle a écrit des romans qui ont connu beaucoup de succès comme le célèbre « Quatre soeurs ».


La couverture, une ambiance
Ce qui m’a attirée dans ce livre dans un premier temps c’est la couverture, avec ces jeunes gens sur les marches des escaliers, les couleurs vives, du haut jaune d’une des comédiennes au rouge du néon, noyées dans une nuance de tons chauds, devant ce qui semble être un immeuble de cinéma ou de théâtre. Tous ont le sourire, cette gaieté insouciante, mais aussi cette nonchalance dans leur manière de s’asseoir comme si le monde et le bonheur étaient à portée de main et qu’il fallait juste la tendre. C’est en réalité une photographie tirée du film Bandwagon de Minelli en 1953. Une image qui fixe déjà une époque, des mœurs, des enjeux politiques, des découvertes musicales et des grands artistes. Un air de Café Society à la Woody Allen, peut-être un peu de Fame d’Alan Parker, ou encore des aspects à la Dirty Dancing d’Emile Adorlino.


Jocelyn, Christophe Colomb à ses heures perdues
L’élément le plus perturbant de ce livre hors du commun est finalement : Jocelyn Brouillard. Arrivé ici par hasard par un malencontreux concours de circonstance, Mrs Merle ayant cru à une Jocelyn féminine, il se retrouve propulsé dans une maison au milieu de filles toutes plus farfelues les unes que les autres. Tellement semblables qu’il est d’ailleurs très compliqué de les distinguer les unes des autres, bien qu’elles tendent à se différencier au fur et à mesure. Râlant après cette « langue indélicate et désinvolte qui vous fourrait masculin et féminin dans le même sac ! », il ne devra sa place qu’à un opportun pot d’asperges que sa mère avait glissé là et qui réussit à conquérir le Dragon, la sœur de Mrs Merle. Le début du roman est très centré sur ce personnage qui finit par trouver sa place ; quoi de plus normal quand la plupart des chambres portent un nom lié à l’eau (Ouragan, Tempête…) et qu’il s’appelle lui-même Brouillard.
« Il se sentait la peau de Christophe Colomb et d'Amerigo Vespucci. L'impression d'être dans le courant, en plein milieu, de vivre l'inédit du monde; et cet inédit ne pouvait se produire qu'ici, à New York, il en avait maintenant la certitude. » Et nous aussi !

Grâce à son regard candide sur l’Amérique d’alors (il dégringole dans les bus à étage, ne comprend pas l’implication politique de son amie Dido, admire la façon de jouer des jazz-men, n’en revient pas du goût fabuleux des pizzas ou de l’aspect étrange du coca-cola) nous progressons pas à pas dans cet univers étrange et enchanteur avec, nous aussi, un regard nouveau sur New-York qui peut nous sembler si familier aujourd’hui. Parfois nous assistons à un discours qui remet en cause notre modèle de société notamment en opposant les USA à la France :

«  - C'est bien, la vie en France ? Demanda-t-il à brûle-pourpoint, et d'une façon qui désarçonna quelque peu Jocelyn.
- Eh bien... pas mal. Quand ce n'est pas la guerre. Pourquoi ?
- J'aimerais bien voir comment c'est, un pays où les Noirs peuvent manger dans les mêmes restaurants que les Blancs.
Jocelyn réfléchit.
- Ce serait plutôt une question d'addition, dit-il. Si tu peux payer, pas de problème. Mais comme la plupart des Noirs là-bas sont aussi pauvres qu'ici, on n'en voit pas énormément au restaurants, en fait. » Bah oui, en fait...


Des figures féminines ensorcelantes
Cependant le roman s’attache aussi à dépeindre des portraits de femme en galère, courant les auditions, avec chacune leur caractère et leurs déboires : Page qui tombe amoureuse d’un critique dure et cynique plus vieux qu’elle, Manhattan (oui du nom de la ville) qui court après un bout d’enfance perdue, Hadley qui est resté coincée, amoureuse dans les bras d’un homme et qui n’avance plus depuis… Autant de destins qui parfois se croisent, créant des échos insoupçonnés, ou ne font que s’effleurer, et qui se regroupent tous les jours à la Maison Giboulée au dessus de la chambre de Jocelyn. Entre amour et comédie, double-jeux et relations conflictuelles, le bonheur passe entre les mailles et se cache dans des recoins merveilleux.
« Son regard l'enveloppa comme une couverture chaude. Elle baissa le sien, le cœur martelant comme une cloche, et trinqua. Dans la rumeur des conversations, le cristal eut un tintement de triangle dans un orchestre symphonique. »


Une écriture fantastique riche en clins d’œil culturels
Dès les premières lignes on est emporté par une plume très poétique et imagée, pas étonnant que le CNL (Centre National du Livre) lui est accordé une bourse de création en 2015.
« La jeune fille ouvrit la porte au jeune homme. Un essaim de feuilles rouges s'engouffra aussitôt à l'intérieur de la maison tel un gang de sorcière à l'affût.
La jeune fille était brune et sans doute souriait-elle. Difficile d'en être sûr à cause de la sphère en bubble-gum rose, d'un diamètre épanoui, qui lui poussait au milieu de la figure »
Les mots, toujours bien choisis, comme si elle y avait passé des heures, résonnent comme des notes de musique et donnent au récit un rythme fou. Entre cavalcades, rires et larmes Malika nous entraîne dans cet univers décalé parsemé de références culturelles.

Et elle n’y va pas avec le dos de la cuillère ! 51 musiques, 17 films, 5 pièces de théâtre, et 5 romans, soit 78 références culturelles annoncées avec tact et délicatesses comme une légère mélodie que vous choisiriez en fond sonore. Je vous conseille d’ailleurs d’en écouter quelques unes vous serez d’autant plus plongés dans l’ambiance des lieux, de l’époque dans la vie New Yorkaise de la fin des années 40 ! Vous pourrez les retrouver sur le blog de lectriceafleurdemots qui les a toutes recensées en ajoutant des liens hypertextes, un super boulot que je me vois mal recopier bêtement dans ma chronique et que je vous conseille plutôt vivement d’aller voir.

Malika ne se contente pas de nous donner des titres, des bouts de paroles ou le nom d’auteurs, non, elle glisse çà et là des interactions entre ses personnages fictionnels et des célébrités telles que Grace Kelly, Woody Allen sous le nom d’Allan Stewart Konigsberg, ou encore Sarah Vaughan. Autant de petites choses qui rendent son roman aussi unique qu’original, et qui lui permettent de gagner le cœur des adultes autant que celui des jeunes.
Nous restons également intrigués par cette running gag qui perdure tout le long du roman dans la bouche de différentes personnes : je vous parie un dîner avec Cary Grant ! Si ce fameux dîner n’aura pas eu lieu dans le premier reste plus que le second, dont la date n’est pas encore annoncée, pour conclure enfin cette amusante farce.


Le résumé, un coup de cœur sensible et extravagant
Des personnages attachants, de l’humour, de la musique, des strass et des larmes, de l’amour, de la joie et des secrets, une histoire politique, sociale et culturelle, et à la sortie : un sourire qui reste bien accroché aux lèvres, des jambes qui ne peuvent s’empêcher d’esquisser des pas de danse (peut-être rêvent-elles de Fred Astaire), et une folle envie de lire la suite !



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