dimanche 26 février 2017

Un roman de courage, de résistance et d’amour



Une fille au manteau bleu, de Monica Hesse





Cette année les romans qui se déroulent pendant, avant, ou après la guerre, ont littéralement envahi ma bibliothèque. Une fille au manteau bleu ne fait pas exception à la règle.

Amsterdam, 1943. Hanneke sillonne les rues de la ville afin de dénicher des marchandises au marché noir. Un jour, une cliente lui fait une requête particulière, retrouver une jeune fille juive qu’elle hébergeait et qui a disparu. En recherchant la prénommée Mirjam Roodvet, Hanneke découvre les activités secrètes des réseaux d’entraide aux familles juives et entre à son tour dans la clandestinité.

Hanneke est un personnage incongrue. Elle n’est ni résistante, ni dans l’armée, ni une adolescente juive. Elle est même le parfait sosie de l’aryenne et sait ingénieusement détourner l’attention des soldats nazis. Car Amsterdam, à cette époque, est une ville dangereuse et on ne peut que se rappeler du Journal d’Anne Frank qui se déroule à peu près au même moment.

Au début du roman, cependant, l’occupation nazie est certes présente, mais non prédominante. C’est comme une lointaine pression à laquelle la jeune narratrice s’empêche de penser, comme si cela pouvait l’effacer à tout jamais. Hanneke est une trafiquante, une petite pièce d’un plus grand ensemble et d’un marché noir qui s’est développé dans de très nombreuses villes occupées. Ce détail est souvent passé sous silence dans les grands romans de la seconde guerre mondiale et c’est sur ce détail là que Monica Hesse, journaliste par ailleurs au Washington Post, s’est penchée.

Salariée dans une boîte de pompes funèbres, Hanneke livre pour son patron des marchandises, obtenues grâce aux tickets de rationnement obtenus sur les cadavres, à de riches clients. Cela lui permet notamment d’avoir une vie décente et de pourvoir aux besoins de ses parents mis au chômage. Mais cette mission aussi exaltante soit-elle n’est pas sans danger et Hanneke joue plusieurs fois de son charme pour échapper soldats allemands. Alors quand une vieille dame lui confie qu’elle cachait une juive chez elle, Hanneke ne pense qu’à une seule chose : partir.

C’est ce trait là que je souhaiterais souligner. Hanneke n’est pas une héroïne. Elle n’a pas envie de l’aider et c’est d’ailleurs plus l’enquête en elle-même qui l’attire au départ plutôt que le désir d’aider une jeune juive. Je pense que Monica Hesse a très bien cerné ces petites gens qui ne cherchaient qu’à survivre : l’égoïsme et l’égocentrisme sont exacerbés dans les temps de guerre et c’est pourquoi la générosité apparaît réellement comme un acte d’héroïsme, mais il y en avait aussi pour qui la survie primait. Et Hanneke est au départ davantage de ce bord là.

Mais voilà, la quête est lancée, les bases sont jetées et on sait où cette enquête nous mènera : à la fille au manteau bleu, seul indice dont Hanneke dispose. Quoique, Monica Hesse vous réserve quelques surprises !

Je n’ai pas aimé ce roman pour son histoire principale, cette quête éperdue que je trouve un peu surfaite, mais plus pour tous les autres éléments qu’il y avait autour. La dualité qu’Hanneke ressent entre son histoire personnelle et sa quête qui la mène inexorablement à se souvenir de ce qu’elle a fait, de ce qu’elle aurait pu faire et qui ponctue donc le récit de myriades de souvenirs. 
Mais il y a aussi la documentation remarquable de Monica Hesse qui vient rajouter du poids et de la densité à ce roman sinon un peu ennuyant : les actes de résistance d’Ollie et de toute sa bande qui ouvrent peu à peu les yeux de Hanneke qui préférait ignorer tout cela, le sauvetage de nouveaux-nés afin de tout de même préserver les vies innocentes coûte que coûte, la prise de photographies clandestines ; parfois seul témoignage de plusieurs centaines de déportations, des conditions de vie et des visages, détruits, perdus, brisés qui se font emporter chaque jour etc. Autant d’éléments qui jouent un rôle très important dans ce récit.

La façon dont l’auteure a également tissé ses personnages, au fur et à mesure, comme s’ils grandissaient petit à petit, authentiques, entre espoir et malheur, secret et révélations, mais également la qualité de son écriture qui, sans être poétique ou dure arrive à dire beaucoup de choses en très peu de mots, m’ont réellement fait apprécier le roman.


En résumé, ni un coup de coeur ni une déception
Ce roman, sans faire sensation, permet d’aborder plusieurs points de la guerre qui sont habituellement ignorés du grand public ou même des autres écrivains, soit par désintérêts soit par ignorance.

L’enquête, certes bien ficelée et intéressante, n’est de mon point de vue qu’un prétexte pour effectuer un travail de mémoire que nous devons tous faire, y compris les plus jeunes. 


Quelques extraits 

"Il s'avère qu'il y a bien des manières de tuer : les Allemands ont tué les Pays-Bas à coups de canon, Elsbeth et moi avons tué notre amitié à coups de mots."

"J'aurais à coeur que quelqu'un comprenne que nous avons été faibles, eu peur, et agi au mieux que nous le pouvions dans cette guerre. Nous étions entraînés par des événements qui nous dépassaient. Nous ne savions pas."

"- Le Hollandesche Schouwburg finit-il par dire.
- Oui et bien ?
- Ça sent la mort.
Ollie termine la phrase que j'avais commencée plus tôt sans trouver le mot.
- Voilà ce que ça sent là bas. La mort et la peur.
La peur. C'est exact. C'était l'odeur que je n'avais pas réussi à identifier. C'est ce que sent mon beau pays qui se brise."


mercredi 22 février 2017

Un tour sur la lune avec Christophe Colomb, ça vous tente ?




Colomb de la lune, de René Barjavel
#Les livrosaures





Si ce n’est certainement pas un coup de cœur, c’est un petit roman d’un peu moins de 200 pages qui se lit très vite comme une délicieuse fable au coin du feu.

Le héros de ce roman s'appelle Colomb : tout un symbole.
Il sera le premier homme à se poser sur la Lune.
Reste à en revenir.
À la condition que, là-haut, rien ne vous retienne.
Et, surtout il y a l'aventure terrestre de sa femme.
Une aventure sans doute plus dangereuse que la conquête des étoiles.
Cela se nomme l'amour.


L’auteur et ses autres romans
René Barjavel a un peu plus de 33 œuvres dans sa bibliographie : des romans, des essais, des nouvelles, des autobiographies (La charrette bleue) ou même des albums. Tous parus entre 1942 et 1986, il les qualifiait d’extraordinaires et non de science-fiction au début de sa carrière puisque ce terme provient des USA et que l’Europe n’a eu que très tardivement accès aux œuvres dites de science fiction. Aussi on peut dire que René Barjavel, à l’instar de Jules Verne est un des premiers romanciers du genre même s’il y mettait une nuance dans une interview donnée à Laurence Paton :« Ce qui me met, je crois, en marge de la science-fiction, c'est qu’on ne trouve jamais dans mes livres de monstres extravagants ou d’extra-terrestres. Mes personnages sont toujours des êtres humains. C’est le sort de l’homme, de l’espèce humaine qui est mon souci ».

Un peu plus loin dans l’interview il se qualifie lui même de fabuliste ce qui, je trouve, lui correspond tout à fait, tant par son écriture légère mais moralisatrice que par ses histoires oscillant entre réalité et fiction.

Mort à l'âge de 74 ans en 1985, il s'est fait connaître grâce à des ouvrages qui sont aujourd'hui parfois étudiés en cursus scolaires et universitaires tels que La Nuit des temps, ou encore, Ravage.


Colomb de la lune, la chronique
La France s'est décidée à envoyer sur la lune un homme intrinsèquement lié à cette dernière avec une douce fable racontée au coin du feu ; rassemblant déjà tous les éléments liés à cette histoire : une femme, une fusée, et un homme un peu fou (les Hommes peut-être?). Une fable, c’est bien le tour que prend ce roman : racontée à des enfants ou à des adultes, il n'est question ni de haine, ni de douleur, ni de chagrin mais juste d'un amour profond, d'une réflexion inédite, et d'une sagesse à trouver dans ce monde où tout va de travers. Le chemin vers son « moi » intérieur représente une quête que Barjavel exploite à merveille dans ce roman décalé.

C'est un livre de "science fiction" mais c'est aussi un portrait de femme sous toutes ses formes : mère, amante, princesse, peintre, entre désir et trahison la femme louvoie efficacement et fait tomber le cœur des hommes non par méchanceté mais par amour et désir. Et bien que certaines fois l’aspect légèrement machiste de la chose m’a fait grimacer je dois reconnaître qu’il avait sans doute raison sur bien des points.


Les personnages : surréaliste ou scientifique
Barjavel fait naître de sa plume des personnages un peu plus loufoques que d’ordinaire à la limite du surréalisme quelques fois : un cosmonaute rêveur qui part trouver une princesse intérieure, une marguerite qui peut faire comprendre les secrets de l’univers, un scientifique émerveillé par le zéro absolu qui se transforme en colombe noire, un jeune homme dont les yeux lui mangent le visage, une artiste en stéréotype… autant de locuteurs un peu fous sans parler de l’auteur qui à travers le moi et le je cherche à nous piéger un peu plus dans son roman tantôt le je remplaçant un personnage tantôt l’auteur lui-même qui sait :
« Cet enfant que j’ai croisé à Cardoue et qui m’a regardé tout à coup comme s’il avait faim et soif, comme s’il avait envie de mourir et envie que je le sache avec ces yeux immenses, grands ouverts pour que je voie bien jusqu’au fond de son âme, cet enfant c’était peut-être lui… Cela correspondant comme temps et comme âge. Cet enfant, remarquez, ne pensait rien de ce que je viens d’écrire. Il ne pensait sans doute rien du tout. Il avait seulement des yeux trop grands pour lui » (durant le point de vue de Marthe, la femme de Colomb).
« Pourquoi Colomb a t-il été choisi parmi les dix-sept ? Pourquoi lui et pas un autre ? Qui l’a choisi ? C’est moi, qui voulez-vous ? » (durant le point de vue du scientifique chargé de la mission).

Comme d’ordinaire on retrouve des éléments qui préfigurent quasiment de façon continuelle dans les romans de Barjavel tel que ce projet scientifique un peu fou qui réunit des spécialistes du monde entier dans un huit clos médiatisé que l’on peut facilement rapprocher à La nuit des temps.
« Ces savants sont des enfants qui s'amusent. Ils ouvrent les choses pour voir ce qu'il y a dedans, ils envoient des cailloux dans le ciel, et ils se créent un vocabulaire à eux, pour que personne ne les comprenne, pour fermer le clan, la petite bande. »

En bref, un joyeux mélange de sciences et de plaisir, d'amour et de quête de soi, de folie et de réalisme, un petit roman qui se lit très vite et qui se pose là comme une fable délicieusement humoristique et philosophique.

astrosurf.com

Extraits supplémentaires

« Un enfant n'imagine pas que sa mère puisse avoir mal, devenir malade, être vaincue. Puisqu'une mère c'est la certitude, l'apaisement et la force. L'enfant Colomb s'impatientait, demandait la suite de l'histoire. Sa mère eut le courage de sourire et de le coucher. Puis elle se mit au lit à son tour et se fut le commencement de cette longue bataille qu'elle ne devait pas gagner.
Lui attendait la suite de l'histoire. il savait que la Princesse quelque part attendait elle aussi, attendait pour continuer de vivre, que sa mère et lui remissent en route le fil de l'histoire. Sa mère pour dire et lui pour entendre. Sa mère lui donnait la Princesse et lui la recevait. C'est ainsi qu'elle vivait. »


« Un gosse, l'amour, la vie, tout ça c'est un bain de connerie ! »

jeudi 16 février 2017

La La Land : Damien Chazelle nous signe encore une fois une petite merveille



La La Land

© les gribouillesdefloriane


La La Land vous connaissez ? Aucun doute ! Il a tout raflé, partout, dans toutes les cérémonies, avec pas moins de 14 nominations aux Oscars 2017 (meilleur film, meilleure actrice, meilleure chanson originale etc.) envoyant au rang de pacotille les films en compétition pourtant très intéressants et salués par la critique : Lion que j’avais vu en avant-première lors du Festival International du Film de La Roche-sur-Yon m’avait laissé des larmes aux yeux par sa douceur et sa tendresse ou encore Moonlight qui assure de belles promesses de grandeur d'âme.
Beau, entre le rétro et le moderne, La La Land s’élance aussi sur les pas de la nostalgie si chère à notre société actuelle.

Au cœur de Los Angeles, une actrice en devenir prénommée Mia sert des cafés entre deux auditions. De son côté, Sébastian, passionné de jazz, joue du piano dans des clubs miteux pour assurer sa subsistance. Tous deux sont bien loin de la vie rêvée à laquelle ils aspirent… Le destin va réunir ces doux rêveurs, mais leur coup de foudre résistera t-il aux tentations, aux déceptions et à la vie trépidante d’Hollywood ?

Il faut dire que j’avais commencé fort ce mois de février avec Broadway Limited alors pourquoi ne pas continuer dans le rétro, la course aux auditions, les airs de jazz qui vous ensorcellent et la vie pétillante de Los Angeles (cette fois-ci).
Comme je l’avais dit dans une de mes précédentes chroniques cinéma je ne suis pas une passionnée de cinématographie comme peuvent l’être certains aussi je me contente de parler de ce que je vois, de ce que j’entends, de ce que je ressens lors d’un film et là un simple « waouh » suffit.

Je ne suis pas très comédie musicale, ni même comédie tout court, je vais au cinéma pour voir des images que je n’ai pas l’habitude de voir, les parodies de la vie réelle sont juste des choses qu’il est à mon sens très inutile d’aller voir au cinéma. MAIS. Pourquoi pas La La Land ? C’est ce que je me suis dit en le voyant partout, en entendant en boucle la bande originale. J'ai sauté sur l'occasion pendant les vacances.

Et bien pas déçue du voyage ! Que dire de ces images aussi belles que poétiques qui vous laissent la bouche ouverte, ébahie par tant de splendeur ? De ces couleurs tantôt pétillantes tantôt dégradées qui trouvent toujours leur place esthétique dans les yeux de Chazelle. Que dire de ces scènes chorégraphiées avec génie, avec autant de professionnels que d’amateurs, au rythme de dingue qui poussent un sourire un peu fou sur vos lèvres (et dont l’utilisation récurrente du steady-cam y est pour beaucoup) ? Que dire de la bande originale qui fait battre votre coeur à mille à l’heure que ce soit d’une joie bondissante, d’une euphorie attendrissante ou bien d’une petite douleur larmoyante ?
Et oui je pense que City of Stars interprété par Ryan Gosling ou encore A Lovely Night avec Emma Stone resteront longtemps des petits airs singuliers dans ma tête. Que dire encore du jeu des acteurs que j’ai particulièrement trouvé intéressant dans tous leurs non-dits ?

© lebleudumiroir

Juste un waouh. Un soupir de bien-être que seuls vos voisins entendront.

Mais le film n’est pas seulement beau pour les yeux et les oreilles il l’est également pour le coeur. Que de fraîcheur et d’élégance… Et tout comme le dîner avec Cary Grant était une running gag dans Broadway Limited, Chazelle utilise allègrement celle du klaxon, symbole de la rencontre des deux protagonistes et des quelques revirements qui vont jalonner leur vie amoureuse. Et oui mesdames et messieurs, le klaxon, la représentation sonore de notre énervement maximum dans les embouteillages, peut devenir un geste quotidien de bonheur.
De plus, les quelques retours à la réalité, opposés au côté quasi féerique de l’ensemble du scénario nous font prendre conscience d’une réelle volonté du réalisateur de nous présenter à la fois quelque chose de hors du temps et finalement...complètement dedans ! Questionnant sans cesse cette interrogation actuelle du « c’était mieux avant n’est ce pas ? », en opposant jazz conservateur et jazz modern, rêve et réalité, passé et présent. Voire futur dans le passé… (je n’en dis pas plus) pour finalement en déduire que les choix, quels qu’ils soient sont pris toujours pour une bonne raison.

Finalement après Broadway Limited c’est un véritable coup de coeur qui s’opère pour cette petite merveille parfaitement complémentaire de ma dernière lecture. Et si les quelques notes qu’Emma Stone n’arrive pas à émettre pourraient quelques fois gêner le spectateur, la prestation artistique de l’ensemble nous les fait bien vite oublier. Sans omettre les multiples références cinématographiques et musicales qui se glissent çà et là telles que : Les Demoiselles de Rochefort (scène d'ouverture), West Side Story (jusqu'au rideau servant de drapé), Singin' in the rain, ou encore Moulin Rouge lorsqu'ils dansent dans les étoiles. Et sans doute beaucoup d'autres que ma culture cinématographique n'a pas su relever. N'hésitez pas à m'en dire plus !

En résumé, un petit bijou rétro et dansant

Les acteurs tantôt drôles, charismatiques, sensibles font honneur au goût esthétiquement indiscutable de Chazelle. Les musiques, endiablées ou romantiques, pour la plupart jazzy, nous entraînent sans mal dans cette romance en demie-teinte. 

© ecranlarge

Je vous laisse bien évidemment avec un petit passage du film histoire de vous convaincre un peu plus de voir ce film remarquable ! 



jeudi 9 février 2017

Et si vous embarquiez pour une petite danse avec Fred Astaire ? Ou bien un dîner avec Cary Grant ?



Broadway Limited, un dîner avec Cary Grant
de Malika Ferdjoukh





Pas de doute c’est l’une de mes plus belles lectures, si ce n’est pas la plus belle, depuis que j’ai crée ce blog. L’auteure arrive à nous emmener loin dans cette Amérique d’après guerre avec tout ce qui la caractérise : l’essor du cinéma américain, de l’American Dream, du jazz etc. Les notes dansantes du piano et les staccatos réguliers des talons hauts des protagonistes féminines vous feront tourner la tête. Mesdames et messieurs, welcome in America ! Welcome in New York !

Normalement, Jocelyn n’aurait pas dû obtenir une chambre à la Pension Giboulée. Mrs Merle, la propriétaire, est formelle : cette respectable pension new-yorkaise n’accepte aucun garçon, même avec un joli nom français comme Jocelyn Brouillard. Pourtant, grâce à un talent de pianiste, grâce, aussi, à un petit mensonge et à un ingrédient miraculeux qu’il transporte sans le savoir dans sa malle, Jocelyn obtient l’autorisation de loger au sous-sol.
Nous sommes en 1948, cela fait quelques heures à peine qu’il est à New York, il a le sentiment d’avoir débarqué dans une maison de fous.
Et il doit garder la tête froide, car ici il n’y a que des filles. Elles sont danseuses, apprenties comédiennes, toutes manquent d’argent et passent leur temps à courir les auditions.
Chic a mangé tellement de soupe Campbell’s à la tomate pour une publicité que la couleur rouge suffit à lui donner la nausée.
Dido, malgré son jeune âge, a des problèmes avec le FBI.
Manhattan est en proie à l’inquiétude depuis qu’elle a cinq ans.
Toutes ces jeunes filles ont un secret, que même leurs meilleures amies ignorent. Surtout Hadley, la plus mystérieuse de toutes, qui ne danse plus alors qu’elle a autrefois dansé avec Fred Astaire, et vend chaque soir des allumettes au Social Platinium.
Hadley, pour qui tout a basculé, par une nuit de neige dans un train. Un train nommé Broadway Limited.


Un résumé très long qui révèle de petits détails qui ont toute leur importance dans le roman.
Je ne connaissais pas Malika Ferdjoukh, c’était une grande première comme pour la plupart des auteurs dont je parle dans mes chroniques, mais elle a écrit des romans qui ont connu beaucoup de succès comme le célèbre « Quatre soeurs ».


La couverture, une ambiance
Ce qui m’a attirée dans ce livre dans un premier temps c’est la couverture, avec ces jeunes gens sur les marches des escaliers, les couleurs vives, du haut jaune d’une des comédiennes au rouge du néon, noyées dans une nuance de tons chauds, devant ce qui semble être un immeuble de cinéma ou de théâtre. Tous ont le sourire, cette gaieté insouciante, mais aussi cette nonchalance dans leur manière de s’asseoir comme si le monde et le bonheur étaient à portée de main et qu’il fallait juste la tendre. C’est en réalité une photographie tirée du film Bandwagon de Minelli en 1953. Une image qui fixe déjà une époque, des mœurs, des enjeux politiques, des découvertes musicales et des grands artistes. Un air de Café Society à la Woody Allen, peut-être un peu de Fame d’Alan Parker, ou encore des aspects à la Dirty Dancing d’Emile Adorlino.


Jocelyn, Christophe Colomb à ses heures perdues
L’élément le plus perturbant de ce livre hors du commun est finalement : Jocelyn Brouillard. Arrivé ici par hasard par un malencontreux concours de circonstance, Mrs Merle ayant cru à une Jocelyn féminine, il se retrouve propulsé dans une maison au milieu de filles toutes plus farfelues les unes que les autres. Tellement semblables qu’il est d’ailleurs très compliqué de les distinguer les unes des autres, bien qu’elles tendent à se différencier au fur et à mesure. Râlant après cette « langue indélicate et désinvolte qui vous fourrait masculin et féminin dans le même sac ! », il ne devra sa place qu’à un opportun pot d’asperges que sa mère avait glissé là et qui réussit à conquérir le Dragon, la sœur de Mrs Merle. Le début du roman est très centré sur ce personnage qui finit par trouver sa place ; quoi de plus normal quand la plupart des chambres portent un nom lié à l’eau (Ouragan, Tempête…) et qu’il s’appelle lui-même Brouillard.
« Il se sentait la peau de Christophe Colomb et d'Amerigo Vespucci. L'impression d'être dans le courant, en plein milieu, de vivre l'inédit du monde; et cet inédit ne pouvait se produire qu'ici, à New York, il en avait maintenant la certitude. » Et nous aussi !

Grâce à son regard candide sur l’Amérique d’alors (il dégringole dans les bus à étage, ne comprend pas l’implication politique de son amie Dido, admire la façon de jouer des jazz-men, n’en revient pas du goût fabuleux des pizzas ou de l’aspect étrange du coca-cola) nous progressons pas à pas dans cet univers étrange et enchanteur avec, nous aussi, un regard nouveau sur New-York qui peut nous sembler si familier aujourd’hui. Parfois nous assistons à un discours qui remet en cause notre modèle de société notamment en opposant les USA à la France :

«  - C'est bien, la vie en France ? Demanda-t-il à brûle-pourpoint, et d'une façon qui désarçonna quelque peu Jocelyn.
- Eh bien... pas mal. Quand ce n'est pas la guerre. Pourquoi ?
- J'aimerais bien voir comment c'est, un pays où les Noirs peuvent manger dans les mêmes restaurants que les Blancs.
Jocelyn réfléchit.
- Ce serait plutôt une question d'addition, dit-il. Si tu peux payer, pas de problème. Mais comme la plupart des Noirs là-bas sont aussi pauvres qu'ici, on n'en voit pas énormément au restaurants, en fait. » Bah oui, en fait...


Des figures féminines ensorcelantes
Cependant le roman s’attache aussi à dépeindre des portraits de femme en galère, courant les auditions, avec chacune leur caractère et leurs déboires : Page qui tombe amoureuse d’un critique dure et cynique plus vieux qu’elle, Manhattan (oui du nom de la ville) qui court après un bout d’enfance perdue, Hadley qui est resté coincée, amoureuse dans les bras d’un homme et qui n’avance plus depuis… Autant de destins qui parfois se croisent, créant des échos insoupçonnés, ou ne font que s’effleurer, et qui se regroupent tous les jours à la Maison Giboulée au dessus de la chambre de Jocelyn. Entre amour et comédie, double-jeux et relations conflictuelles, le bonheur passe entre les mailles et se cache dans des recoins merveilleux.
« Son regard l'enveloppa comme une couverture chaude. Elle baissa le sien, le cœur martelant comme une cloche, et trinqua. Dans la rumeur des conversations, le cristal eut un tintement de triangle dans un orchestre symphonique. »


Une écriture fantastique riche en clins d’œil culturels
Dès les premières lignes on est emporté par une plume très poétique et imagée, pas étonnant que le CNL (Centre National du Livre) lui est accordé une bourse de création en 2015.
« La jeune fille ouvrit la porte au jeune homme. Un essaim de feuilles rouges s'engouffra aussitôt à l'intérieur de la maison tel un gang de sorcière à l'affût.
La jeune fille était brune et sans doute souriait-elle. Difficile d'en être sûr à cause de la sphère en bubble-gum rose, d'un diamètre épanoui, qui lui poussait au milieu de la figure »
Les mots, toujours bien choisis, comme si elle y avait passé des heures, résonnent comme des notes de musique et donnent au récit un rythme fou. Entre cavalcades, rires et larmes Malika nous entraîne dans cet univers décalé parsemé de références culturelles.

Et elle n’y va pas avec le dos de la cuillère ! 51 musiques, 17 films, 5 pièces de théâtre, et 5 romans, soit 78 références culturelles annoncées avec tact et délicatesses comme une légère mélodie que vous choisiriez en fond sonore. Je vous conseille d’ailleurs d’en écouter quelques unes vous serez d’autant plus plongés dans l’ambiance des lieux, de l’époque dans la vie New Yorkaise de la fin des années 40 ! Vous pourrez les retrouver sur le blog de lectriceafleurdemots qui les a toutes recensées en ajoutant des liens hypertextes, un super boulot que je me vois mal recopier bêtement dans ma chronique et que je vous conseille plutôt vivement d’aller voir.

Malika ne se contente pas de nous donner des titres, des bouts de paroles ou le nom d’auteurs, non, elle glisse çà et là des interactions entre ses personnages fictionnels et des célébrités telles que Grace Kelly, Woody Allen sous le nom d’Allan Stewart Konigsberg, ou encore Sarah Vaughan. Autant de petites choses qui rendent son roman aussi unique qu’original, et qui lui permettent de gagner le cœur des adultes autant que celui des jeunes.
Nous restons également intrigués par cette running gag qui perdure tout le long du roman dans la bouche de différentes personnes : je vous parie un dîner avec Cary Grant ! Si ce fameux dîner n’aura pas eu lieu dans le premier reste plus que le second, dont la date n’est pas encore annoncée, pour conclure enfin cette amusante farce.


Le résumé, un coup de cœur sensible et extravagant
Des personnages attachants, de l’humour, de la musique, des strass et des larmes, de l’amour, de la joie et des secrets, une histoire politique, sociale et culturelle, et à la sortie : un sourire qui reste bien accroché aux lèvres, des jambes qui ne peuvent s’empêcher d’esquisser des pas de danse (peut-être rêvent-elles de Fred Astaire), et une folle envie de lire la suite !