mercredi 25 janvier 2017

Quand l'histoire, la fiction et la romance se mêlent...attendez-vous à un cocktail savamment préparé !



La part des flammes de Gaëlle Nohant




La part des flammes
n’est pas un roman que j’aurais choisi de prime abord. Une couverture digne d’un roman à l’eau de rose, un titre accrocheur mais qui pourrait passer pour de l’érotisme comme on en voit beaucoup… Je serai passée devant sans le voir, et croyez moi, j’aurais perdu quelque chose. Un grand merci à LaKube et aux éditions Livre de Poche pour cette découverte !


Mai 1897. Le Tout-Paris se presse à la plus mondaine des ventes de charité.
La charismatique duchesse d’Alençon, petite sœur de Sissi, a pris deux jeunes femmes sous sa protection en dépit du qu’en-dira-t-on. Scellent le destin de ces trois héroïnes, l’incendie du Bazar de la Charité bouscule ce monde cruel et raffiné et plonge Paris dans le deuil. Mais il permet aussi des amoures et des rapprochements imprévus, des solidarités nouvelles, des libertés inespérées. Car naître à soi-même demande parfois d’en passer par le feu.


Grâce à une plume incroyable nous plongeons avec délice dans le Paris du XIXe siècle où nobles dames se pressent aux portes du Bazar de la charité. En effet, l’époque veut qu’il soit de bon ton de participer à quelques activités au sein d’œuvres caritatives, et c’est pourquoi, Violaine de Naezal, veuve et comtesse dont le passé douteux laisse beaucoup de chuchotements sur son passage, se retrouve face à face avec Sophie d’Alençon, la sœur de l’Impératrice d’Autriche. Cette dernière, cache derrière un masque élégant et calme un passif douloureux, ce qui ne l’empêche pas de diriger plusieurs œuvres de charité. Apparemment fascinée par ce qu’elle voit dans les yeux de Violaine, une douleur semblable à la sienne, elle l'entraîne jusqu'au Bazar pour y tenir son stand.

D’un autre côté, loin de cette vie mondaine, Constance d’Estingel, une jeune fille sortie d’une éducation religieuse sévère et rude, se voit conseiller d’évincer son prétendant Lazlo dont elle est follement amoureuse au grand désespoir de sa mère. Cette dernière, aidée de son amie de toujours, la Marquise de Fontenilles, réussira à faire sortir sa fille de son enfermement boudeur et l'enverra auprès de Sophie. Destin ? Coïncidence ? Autour de ses trois jeunes filles gravitent des histoires sombres, des personnages complexes et des aventures extraordinaires.

Le 4 mai 1897, l’éther du cinématographe explose à la lueur malvenue d’une allumette. Ce drame, relaté dans toute son horreur dans le roman, repose sur des faits réels bien qu’il soit méconnu aujourd’hui. Dans cet incendie qui ravagea en quelques minutes à peine le Bazar, périrent de nombreuses femmes. Celles qui survécurent en portèrent les stigmates jusqu’à la fin de leur vie. Les descriptions, magnifiées par la plume de l’auteure rendent compte dans toute sa barbarie et son atrocité les blessures de ces femmes dont les robes et les coiffures furent la matière première de cet immense incendie.

Reconnaissance des cadavres au Palais de l'Industrie. Gravure de F. Méaulle d'après un dessin de Tofani. "Le Petit Journal", 16 mai 1897.

Cet événement est l’élément déclencheur qui fera tout basculer et ces femmes aux destins hors du commun feront tout pour s’entraider, au péril de leur réputation, prenant enfin en main leur vie trop longtemps laissée entre parenthèses sous le joug des carcans sociaux et familiaux.

Ce roman trace des portraits de femme : une jeune fille qui recherche la grâce du Seigneur mais dont les chairs sont couturées de cicatrices, une veuve qui essaye de vivre après la mort de son mari dont les deux enfants ne font que la haïr, une duchesse dont la réputation irréprochable ne vient pourtant pas d’une jeunesse monotone, et d’autres, autour, comme des papillons, des instigatrices, des manipulatrices, des mères inquiètes mais prisonnières de la société, des nobles dames hypocrites, des portraits colorés qui rendent compte pourtant d’un état sociétale.

Des portraits de femmes donc, mais pas que. Il y a aussi les critiques envers la médecine de l’époque qui tente de tout saisir, de tout analyser, mais qui ne comprend rien, celle de la religion présente en tout point mais souvent bien mal représentée etc.

Une petite pépite qui se lit très bien et dont l’histoire vous prend les tripes.



Gaëlle Nohant, grâce à sa plume remarquable arrive à capter l’essence lourde et parfumée à l’excès de la capitale française, tout en mélangeant avec grâce le réel et la fiction.

[CITATION issue du roman]
"Tout lire lui avait donné le vertige et une faim grandissante du monde. Elle y avait perdu le peu de déférence qu'on lui avait inculquée. Les livres lui avaient enseigné l'irrévérence et leurs auteurs, à aiguiser son regard sur ses semblables : à percevoir, au delà des apparences, le subtil mouvement des êtres, ce qui s'échappait d'eux à leur insu et découvrait des petits morceaux d'âme à ceux qui savaient les voir. Mais la lecteur avait aussi précipité sa chute."
- Une pensée pour Madame Bovary de Gustave Flaubert